>> Début de l'interview de Patrice HERAUD
Livres, films, photos, toute votre activité tourne autour des requins et du grand blanc, pourquoi ?
C’est sans nul doute l’une des plus fantastiques créatures des océans capable de susciter à la fois terreur et fascination. Alors que plus de 350 espèces de requins peuplent les océans, il en est une qui hante depuis toujours l’imaginaire des hommes : le Grand Requin Blanc.
Mes photographies, comme mes films, n’ont pas pour objectif de rendre ce requin sympathique aux yeux du public mais de le remettre à sa vraie place : celle d’un prédateur puissant et sauvage qu’il faut savoir respecter.
On a bien du mal à se défaire de cette image de monstre sanguinaire qui colle à la peau des requins. Il reste un long chemin à parcourir avant de pouvoir comprendre le caractère et le comportement du grand requin blanc. Alors qu’à travers le monde les paradis deviennent des poubelles, chacun d’entre nous détient entre ses mains un formidable pouvoir : celui de choisir entre protéger ou fermer les yeux sur un massacre organisé et une disparition programmée.
Le grand requin blanc est aujourd’hui en sursis. On le chasse à outrance pour sa mâchoire, ses dents, son cartilage ou sa peau. De quel droit ? Au nom de quoi ?
Pourquoi ce surnom de la "La mort blanche" pour le grand blanc ? Qui est-il ?
Son surnom « La Mort Blanche » vient de la couleur de son ventre : blanc comme neige ! La teinte du dos oscille entre le gris, le brun et le vert. Ce sont les pêcheurs baleiniers qui, les premiers, surnommèrent les grands requins blancs ainsi. Ces derniers se mettant sur le dos pour arracher des centaines de kilos de chair aux cétacés remorqués. Les pêcheurs ont longtemps pensé qu’ils étaient complètement blancs .
Le grand requin blanc est un poisson puissant et rapide. C’est un chasseur né caractérisé par un corps fusiforme, de grands yeux, un long museau conique et une queue en forme de croissant. A sa maturité, il mesure 4 mètres et pèse près d’une tonne. Adulte, il atteint une taille d’environ 5,50 à 6 mètres pour un poids dépassant 3 tonnes (les femelles peuvent mesurer jusqu’à 7 mètres et peser plus de 3 tonnes). Ses dents sont différentes entre la mâchoire inférieure et supérieure. Celles de sa mâchoire inférieure sont étroites et pointues et retiennent la proie durant l’attaque. Celles de la mâchoire supérieure sont plus larges, très tranchantes et peuvent mesurer jusqu’à 7.5 cm de hauteur. Elles tranchent la chair sans difficulté, comme une lame de scie.
Ses dents sont simplement fixées dans la gencive et non implantées dans des alvéoles osseuses. Celles du bord de la mâchoire s’usent rapidement ou se cassent. Elles sont remplacées par des dents qui poussent en arrière sur plusieurs rangées et qui se déplacent progressivement vers l’avant. Il est ainsi admis qu’un requin utilise environ 20 000 dents au cours de son existence.
Sa mâchoire inférieure développe une pression exceptionnelle de 3 tonnes par centimètre carré (alors que celle d’un homme adulte développe une pression de 80 à 120 kg/cm2 et c’elle d’un chien de 20 kg est de 185 kg/cm2).
Mais le grand requin blanc est équipé d’organes sensoriels extraordinaires qui lui permettent de voir plonger un lion de mer à 50 mètres, de sentir son odeur à 100 mètres et de l’entendre à 1 km de distance ! Il peut aussi détecter une goutte de sang dans plus de 4 500 000 litres d’eau !
Lors de l’attaque sa vitesse peut atteindre 40 km/h et il est l’un des rares poissons à bondir hors de l’eau pour attaquer sa proie. Sa vitesse de croisière (celle qu’il doit maintenir en permanence pour apporter l’oxygène nécessaire à son organisme) est de 3,5 km/h.
C’est le plus gros poisson carnivore de la planète qui consomme son propre poids de nourriture en 2 mois et dont la forme n’a pas véritablement changée depuis 300 millions d’années.
On dit trop souvent que le grand requin blanc est un monstre sanguinaire et terrifiant. Il est surtout fascinant. On le redoute car on ne le connait pas (ou peu). N’oublions pas que ce n’est qu’en 1965 qu’une équipe de télévision américaine l’a filmé pour la première fois sous l’eau.
Mais finalement, nous avons peur de ce que nous ne connaissons pas.
Nous respectons mieux ce que nous connaissons. C’est ce que je m’attache à faire depuis des années ! Voilà toute la difficulté de mon travail.
Comment se passe une plongée avec le grand blanc ?
Plonger avec le grand blanc est une aventure à part entière. Chaque plongée est différente d’autant plus que nous sommes les seuls à travers le monde à utiliser une cage de profondeur. Cette cage anti-requins est spécialement équipée pour nous permettre d’être descendus par un treuil. Elle est ensuite déposée sur le fond, à une profondeur variant de 10 à 30 mètres, pour nous permettre de photographier et de filmer les grands requins blancs dans leur habitat naturel. C’est aussi lors de cette configuration que, quelques fois et en fonction de la visibilité et de l’attitude des grands blancs, nous décidons d’ouvrir la cage pour nous retrouver au plus près de cet animal . Je peux ainsi réaliser mes prises de vues sans éléments parasites (comme les barreaux de la cage). Pour cela, un de mes coéquipiers me retient par la robinetterie de ma bouteille et il devient mes yeux le temps de mes prises de vues. En effet, l’œil rivé à mon objectif grand angle ou fish eye (ultra grand angle aussi appelé « œil de poisson »), je perds à cet instant toute notion de distance de sécurité face au requin. C’est alors mon co-équipier qui devient seul juge de la distance à respecter entre moi et l’animal. Et s’il pense que cette distance devient trop faible, que l’attitude du grand blanc devient menaçante ou comme çà nous est arrivé en juin dernier, que plusieurs autres requins blancs se rapprochent (nous avons eu jusqu’à 10 grands blancs autour de notre cage sur une seule plongée !), il peut ainsi me tirer en arrière pour me permettre de rejoindre la cage de sécurité.
Nous utilisons également des cages de surface, qui reliées à la plateforme arrière du bateau flotte à la surface de l’eau. C’est souvent la configuration la plus délicate car, il est très fréquent que la houle soit importante et les eaux relativement froides (entre 12 et 17°C en fonction de la période de l’année). J’ai pour habitude de dire que je travaille dans le tambour d’une machine à laver tellement nous pouvons être remués !

Des millions de requins sont massacrés pour leurs ailerons, pour quelle raison ?
Certains pays pêchent encore les requins en masse et mettent en péril non seulement le grand requin blanc mais aussi plus de 40 autres espèces de requins. On estime que 100 millions de requins sont massacrés chaque année aux quatre coins de la planète soit 274 000 requins par jour ! Les ailerons vont alimenter les marchés chinois. Ainsi à Hong Kong on peut consommer un bol de soupe à base d’aileron de requin pour la modique somme de 20 euros… Le prix au kilo des ailerons de requins (pour des ailerons mesurant entre 10 et 12 cm de haut) se négocie aux alentours de 500 euros ! Mais on le trouve aussi en pharmacie sous forme de gélules. Ce commerce croit de 5% par an et le montant des exportations de produits issus des requins a été mutiplié par 2,2 entre 1990 et 2003 !
L’aileron de requin aurait des vertus toniques et fortifiantes d’un point de vue de la médecine chinoise. Pourtant on sait aujourd’hui qu’il peut aussi être dangereux pour la santé car il contient un niveau élevé de mercure.
Y a-t-il une prise de conscience de ce problème en France, en Europe (l'Europe est un des premiers fournisseur d'ailerons) et ailleurs ?
Le plus grave est que, justement, ce commerce chinois florissant s’exporte de plus en plus à l’international encouragé bien évidement par un phénomène de mode grandissant. Et c’est justement pour ces raisons que le « shark finning » (il s’agit d’amputer les requins de leurs ailerons et de les rejeter ainsi vivants en mer les laissant dans une longue et probablement douloureuse agonie) s’est énormément développé. Il serait peut être temps de prendre conscience que ce n’est pas en consommant du requin que nous lutterons contre nos terreurs ancestrales !
Durant ces dix dernières années, la participation de l'Europe à ce marché de la mort n'a cessé d'augmenter. En 1990, les ailerons importés d'Europe ne représentaient qu'une part négligeable sur le marché . Aujourd’hui, ils représentent pratiquement un tiers des importations totales.
L'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) estime que les pays de l'Union européenne ont péché près de 109.000 tonnes de requins, raies et chimères en 2004 ! L'Espagne se place en tête avec la capture d'environ 51.000 tonnes (46% du total des captures de l'UE), suivie par la France avec plus de 21.000 tonnes (19,5%), le Royaume-Uni avec 16.000 tonnes (14,6%) et le Portugal avec 7.200 tonnes (6,5%).
Notre association par l’intermédiaire de Shark Aliance a donc demandé légitimement au gouvernement français de suivre les recommandations des scientifiques et donc de décider de suspendre la pêche ciblant des espèces de requins en danger.
Depuis l’an 2000, les États-Unis ont décidé d’interdire le shark finning dans les eaux américaines. L'Europe a fait de même en 2003. Toutefois, des dérogations sont accordées aux pêcheurs. .. A ma connaissance, la France n'en a pas demandé. Ce qui n’est pas le cas pour nos voisins espagnols qui en auraient obtenu pour près de 200 bateaux…
Plus récemment, la Polynésie française a interdit totalement la pêche des requins, à l'exclusion du requin mako qui est utilisé en cuisine…